
Introduction
Les porte-voix du système ont beau pleurer face aux faibles marges de profit des épiciers1. Ils ont beau dénoncer les récentes actions des syndiqué·es de Metro-Richelieu-CSN comme du « vandalisme décomplexé » (voir plus bas).2 Le théâtre n’émeut pas grand monde parmi les travailleurs et les travailleuses. Avec une hausse de 27 % du coût du panier d’épicerie depuis 2020, on ressent soi-même des envies décomplexées de « vandalisme » chaque fois qu’on sort de chez Metro.
Le groupe Metro fait son argent grâce au contrôle des chaînes d’approvisionnement, au sens où il réalise des profits à plusieurs échelons de la création de valeur : production (dans le cas de sa marque maison), distribution, frais de référencement, revenus publicitaires et activités adjacentes, comme avec les pharmacies Jean-Coutu et les programmes de fidélisation. Il faut ben juste un journaliste de La Presse ou de Radio-Canada3 pour faire de Marc Giroux, le chef de l’exploitation dans le groupe Metro, un pauvre épicier de quartier. Il y a bien des piastres à faire dans les engrenages d’une grosse machine comme celle d’un géant de l’épicerie.
Le conflit de travail qui oppose actuellement le Syndicat des travailleur(euses) des épiciers unis Metro-Richelieu-CSN au groupe Metro fournit une autre bonne raison à la classe ouvrière de chialer contre la grande bannière. Prenons un moment pour établir les faits et évaluer les motivations de part et d’autre. L’exercice pourrait bien vous donner envie de transformer votre chialage en actions.
Contexte
Depuis le 30 mars dernier, près de 550 travailleurs et travailleuses du centre de distribution de Laval du groupe Metro, de son siège social ainsi que du département des chauffeurs de l’entrepôt Mérite 1 sont en grève. Le taux d’augmentation salariale est l’un des principaux points de conflit dans cette négociation. La convention des syndiqué·es a expiré en septembre 2025 et avait été négociée au début de la période d’inflation ouverte par la Covid-19. En ce moment, le salaire horaire d’entrée à l’entrepôt est de 20,29 $, tandis que celui du siège social est de 19,88 $. Les travailleurs et travailleuses, dont le pouvoir d’achat a diminué depuis 2020, revendiquent un rattrapage salarial à la mesure de l’augmentation du coût de la vie.
Le groupe reste sourd à leurs demandes. Marc Giroux, dont le salaire a augmenté de 47 % en 2025 pour atteindre 3 millions de dollars, jugeait en juin dernier que la dernière offre syndicale ne reflétait « aucunement le marché du travail en général et la réalité concurrentielle de notre industrie4». Mais Giroux aurait, lui, mérité une augmentation faramineuse en vertu de ses « nouvelles responsabilités de chef de l’exploitation » (des travailleurs et travailleuses) au sein d’un groupe dont les profits ont bondi de 39 % depuis 2019, et qui a reversé 40 % de ces profits en dividendes à ses actionnaires. La réalité, c’est que le modèle d’affaires prôné par Giroux profite aux investisseurs à condition que les travailleurs et les travailleuses restent dans marde. Le conflit semble parti pour durer.
L’entreprise a présenté une offre en juin que les syndiqué·es ont rejetée à 97 %. La semaine suivante, leur contre-offre a, pour sa part, été refusée par l’employeur. Les offres patronales tournaient, semble-t-il, autour d’une augmentation annuelle comprise entre 1 et 2 %. Il faut ajouter qu’après avoir privé les travailleurs et travailleuses de l’aspiration à des conditions de vie dignes, le groupe Metro les prive désormais des moyens de mener leurs revendications collectivement. Dès avril, la CSN dénonce l’usage de briseurs de grève à Rivière-des-Prairies. Cette pratique est confirmée par le rapport de deux inspectrices ayant visité les lieux de travail en grève. Il a mené la CSN à déposer une plainte auprès du Tribunal administratif du travail (TAT) :
La plainte s’appuie notamment sur les nombreuses admissions faites lors de la visite des inspectrices du ministère du Travail par les gestionnaires du siège social et des deux entrepôts visés par la grève. Ces cadres avaient admis avoir embauché de la main-d’œuvre fournie par des agences de placement pour vider l’entrepôt de fruits et légumes de Laval et avoir intensifié le recours à la main-d’œuvre des magasins Metro indépendants pour remplacer les chauffeurs de l’entrepôt Mérite 1.5
Le groupe Metro s’arrange également pour contourner la loi québécoise anti-briseurs de grève en sous-traitant les tâches de distribution et de transport. Ainsi, l’entreprise Courchesne-Larose exploiterait actuellement un centre de distribution au bénéfice de Metro, qui en était l’ancien propriétaire. Canadawide, un importateur-fournisseur de fruits et de légumes partenaire de Metro, livrerait, lui, directement aux épiceries sans passer par le centre de distribution de Laval.
Depuis le début du conflit, les syndiqué·es ont reçu au moins 5 injonctions leur interdisant d’intervenir pour empêcher le groupe de poursuivre ses activités de distribution et de coordination par des moyens détournés (et illégaux). Canadawide accuse des syndiqué·es d’être entrés dans ses entrepôts sans autorisation et d’y avoir vandalisé des camions et des cargaisons. IO Solutions lance également des accusations de vandalisme contre les travailleurs et les travailleuses qui ont pénétré, en juillet dernier, dans son centre d’appel de la place Bonaventure. L’entreprise « d’externalisation des processus d’affaires » serait un autre partenaire du groupe Metro, dont les activités de sous-traitance brisent la grève des employé·es du siège social.
Un parallèle historique utile
Malgré le comique des réactions outrées rapportées dans nos journaux,6 , il y a un parallèle à établir entre l’envenimement du conflit actuel et la violence, bien réelle cette fois, de la grève à la United Aircraft en 1974-1975. Ce conflit a marqué l’histoire du droit du travail au Québec. Il aurait notamment motivé l’adoption de la loi 45 par le premier gouvernement péquiste de René Lévesque, qui contient des clauses contre les briseurs de grève et en faveur de l’institution universelle de la formule Rand.7
Le conflit de travail à la United Aircraft se déroule dans le même contexte de forte inflation et de combativité ouvrière que celui de la CTCUM (ancêtre de la STM) dont notre dernier article de juillet 2026 a discuté. Il se distingue cependant par sa longueur et sa brutalité.
En janvier 1974, dans le cadre des négociations de leur convention, la section locale 510 déclenche la grève à la United Aircraft du Canada limitée de Longueuil. Les négos achoppent sur le taux d’indexation des salaires et sur la question de l’application de la formule Rand. Le conflit devient rapidement violent. Dès le premier mois, de nombreuses voitures de non-syndiqués sont incendiées. Il faut dire que non seulement plusieurs non-syndiqués poursuivent leur travail, mais on demande aussi à certains d’entre eux, dont des cadres, des ingénieurs et des employés de bureau, d’effectuer des tâches de production habituellement réalisées par les syndiqués en grève. En février 1974, la voiture d’un contremaître est incendiée à son domicile.
Les capitalistes de la United Aircraft emploient également la violence contre les syndiqués. Outre celle que l’État met à sa disposition,8 la compagnie embauche des gardiens de sécurité de la Garda Security Services ainsi que des chiens loués à un taux horaire double de celui des syndiqués qui travaillent à la filiale. En février, la voiture du leader syndical André Choquette explose devant son domicile. La compagnie et la Sûreté du Québec contactent, à différentes occasions, des grévistes afin de les convaincre, respectivement, de réintégrer l’usine ou d’agir comme indicateurs.
Après quelques mois de conflits, la United Aircraft du Canada Ltd commence à engager des scabs. Durant les 19 mois que dure la grève, près de la moitié des syndiqués sont remplacés par de nouveaux employés qui brisent leurs efforts. La compagnie organise des car pools de scabs. À plusieurs occasions, les voitures sont bousculées, renversées ou incendiées. On va jusqu’à transporter les briseurs de grève en hélicoptère jusqu’au travail afin de les préserver de la colère des syndiqués.
En août 1974, des bombes de fabrication artisanale explosent sur le terrain de la United Aircraft du Canada Ltd. Cependant, le sommet de la violence est atteint presqu’un an plus tard, en mai 1975. Écrasés par les injonctions, réduits en nombre et antagonisés par l’État, avec l’aide de travailleurs de la construction qui font diversion, les grévistes restants décident d’organiser une « prise d’otages » des machines de l’usine n° 2. La prise dure un peu moins d’une nuit. Elle se traduit par le violent tabassage infligé par la police à la trentaine d’ouvriers qui s’étaient introduits dans l’usine, puis s’étaient rendus pacifiquement auprès des forces de l’ordre.
Le syndicat accepte, quelques semaines plus tard, les conclusions du rapport Laporte, qui constitue la base de l’entente d’août 1975 avec l’employeur. On offre aux syndiqués un montant forfaitaire de 10 $ par semaine pour faire face à l’inflation, ainsi qu’un protocole de retour au travail pour tous ceux qui le désirent, à l’exception de 40 ouvriers dont le sort est laissé à l’arbitrage.
À l’origine du « vandalisme décomplexé »
On ne se prononcera pas ici sur la question de la violence politique en général. Ce n’est pas nécessaire. Les actions des syndiqué·es des épiciers unis Metro-Richelieu-CSN demeurent ben inoffensives par rapport à celles des ouvriers de la production à la United Aircraft. On peut toutefois tirer du conflit de 1974-1975 quelques remarques utiles pour notre temps sur la question du « vandalisme ». Chez United Aircraft, le vandalisme était une réaction aux attaques concertées des boss et de l’État contre le pouvoir ouvrier. Ce pouvoir repose sur le nombre et sur le rôle central de ses détenteurs dans le fonctionnement de la société. Il est l’outil dont disposent les travailleurs et travailleuses pour faire valoir collectivement leurs intérêts.
Dès la première semaine de grève, les syndiqués de la United Aircraft reçoivent une injonction qui exige qu’ils cessent immédiatement :
1 — d’interdire le libre accès aux usines de la United Aircraft à toute personne ou véhicule désirant entrer ou sortir des usines ; 2 — de menacer et/ou d’intimider des personnes ayant affaire aux usines ; 3 — d’occuper sans permission la propriété privée ou de l’endommager ; 4 — d’entraver les opérations aux usines par des moyens illégaux ; 5 — de bloquer l’une des entrées des usines ; 6 — d’inciter toute personne à commettre les actes mentionnés.9
La semaine suivante, une autre injonction limite à 3 le nombre de participants à un piquet de grève. Quelques mois plus tard, les piquets sont complètement interdits aux abords de l’usine. Les outrages au tribunal pleuvent également sur les syndiqués et le local 501 est condamné à payer 20 000 $ d’amende à la cour (126 000 $ en dollars d’aujourd’hui). Ces décisions juridiques sont émises dans un contexte où les boss remplacent les syndiqués en grève à la production et détricotent systématiquement la solidarité syndicale.9
Imaginez donc. Vous votez la grève. Votre patron attribue alors vos tâches à d’autres travailleur·euses. La justice et l’exécutif vous empêchent ensuite de bloquer l’accès de vos substituts aux lieux de travail. On défait par tous les moyens vos liens de solidarité. L’usine continue de rouler. Que reste-t-il de votre pouvoir ouvrier ? Si la situation persiste, plus rien ! Pendant ce temps, vos homologues américains ont un salaire considérablement plus élevé que le vôtre et le travail des chiens qu’on engage pour vous surveiller en vaut le double. Le système essaye de réduire vos alternatives : travaille aux conditions de marde du boss ou ben décrisse.
Il semble que l’État lui-même a perçu le danger d’une situation comme le conflit violent qu’engendrait une telle attaque contre le pouvoir des travailleurs et des travailleuses de la United Aircraft. Malgré leurs insuffisances, les clauses de la loi 45 ont tenté de proposer un cadre légal pour l’exercice du pouvoir ouvrier, qui le contraignait sans l’anéantir. Il y avait alors une crise juridique évidente, exposée par la multiplication des injonctions adressées aux travailleurs et aux travailleuses en grève.
Du côté du mouvement ouvrier actuel, nous devons aussi percevoir adéquatement les causes des actes de « vandalisme » commis dans des contextes de conflits de travail. Les récentes actions des travailleurs du groupe Metro nous indiquent que le pouvoir des syndiqué·es est compromis. Le groupe utilise des stratagèmes juridiques pour faire effectuer le travail de distribution et de transport par des sous-traitants. Il profite de la lenteur du TAT pour embaucher de vrais scabs. Ces moyens d’étouffer le pouvoir du Syndicat des travailleur(euses) des épiciers unis Metro-Richelieu-CSN sont des moyens accessibles à tous nos boss. Ce sont les mains de la bourgeoisie portées au cou de notre classe. Les membres et les sympathisants et sympathisantes d’Alliance Ouvrière doivent le voir. C’est par la solidarité de classe qu’il faut aider à rétablir le pouvoir des travailleurs et des travailleuses de Laval.
Pour ce faire, il est devenu nécessaire d’élargir la lutte, c’est-à-dire d’amener des forces pour appuyer nos camarades de classe qui travaillent chez Metro. Lorsqu’un patron, avec l’aide ou la complaisance de l’État, attaque ses employé·es, il n’y a qu’un moyen de résister : c’est par la force du nombre. Multiplions les actions concrètes de solidarité. Il est grand temps de mener une lutte de classe décomplexée.
- Agence QMI, « Épiceries publiques : un modèle qui finit trop souvent en flop et qui coûte cher aux contribuables, selon un expert », TVA Nouvelles, 9 mai 2026. Article ↩︎
- « Le vandalisme syndical décomplexé », La Presse, 10 juillet 2026. Article ↩︎
- Voir l’extrait sur les épiceries publiques de l’entrevue de Rad avec Ruba Ghazal : « Comment Ruba Ghazal et Québec solidaire comptent-ils financer leurs promesses ? », Le balado de Rad, YouTube, https://www.youtube.com/watch?v=dwZQnklkrWg ↩︎
- « Conflit chez Metro : refus de la contre-offre, le bras de fer se poursuit entre le syndicat et l’employeur », Vingt55, 26 juin 2026. Article ↩︎
- Confédération des syndicats nationaux (CSN), « La CSN dépose une plainte au Tribunal », CSN, n.d. Article ↩︎
- Avec enflure, cet article de La Presse décrit l’irruption non-violente des syndiqués dans les bureaux d’IO Solutions comme un saccage : « Place Bonaventure : des syndiqués de Metro saccagent un bureau », La Presse, 23 juillet 2026. Article ↩︎
- Il s’agit d’une mesure de « sécurité syndicale en vertu de laquelle l’employeur convient de prélever sur la paie de chaque salarié, qu’il soit ou non membre du syndicat, un montant égal à la cotisation syndicale, pour le verser au syndicat », Office québécois de la langue française, « Formule Rand », Grand dictionnaire terminologique. Lien : GDT ↩︎
- La compagnie aurait, semble-t-il, conclu une entente avec le service de police afin que tout le temps supplémentaire nécessaire soit payé aux policiers. Après deux mois de conflits, l’entente avait déjà coûté plus de 145 000 $, c’est-à-dire pratiquement 1 million en dollars d’aujourd’hui. ↩︎
- Michel Pratt, La grève de la United Aircraft, Sillery, Presses de l’Université du Québec, 1980, 77. ↩︎
- Michel Pratt, La grève de la United Aircraft, Sillery, Presses de l’Université du Québec, 1980, 77. ↩︎
