Le CFP nous éduque sur le pouvoir ouvrier et la grève de 74 chez les employés d’entretien de la CTCUM.

Ce texte est le premier d’une nouvelle série « Le CFP nous éduque sur… » consacrée au contenu d’une séance organisée par le Centre de formation populaire [CFP]. Le Centre de formation populaire est une initiative conjointe du chapitre montréalais d’Alliance Ouvrière et du collectif Archives Révolutionnaires.
Image: Archives BANQ

 Des grèves assis, on n’en fera plus! On va le paralyser le système de transport.

un employé des services d’entretien suite à la suspension de 73 de ses collègues le 7 août 1974.

Le 26 juin dernier, le CFP a organisé une séance de discussion sur le livret « Ouvrons nos contrats, résistons aux injections ».  Produit en 1975, à l’initiative du Groupe socialiste pour les travailleurs du Québec et avec la participation du syndicat du transport de Montréal (affilié à la CSN), l’ouvrage porte sur la grève de l’été 1974 chez les préposés à l’entretien et aux garages de la CTCUM (l’ancêtre de la STM). Ce conflit de travail mérite d’être connu et médité par tous les membres, sympathisants et sympathisantes d’Alliance Ouvrière tant son déroulement illustre l’essence d’une grève politique. Les travailleurs ont en effet usé de leur position centrale dans le fonctionnement de la société, à savoir l’entretien des véhicules qui transportent une proportion non négligeable de la population ouvrière montréalaise, pour faire valoir leurs intérêts par-delà le code du travail et la loi des élites, en cessant de travailler.

Contexte

En août 1974, 1600 préposés à l’entretien et aux garages de la société de transport de Montréal déclenchent une grève suite à la suspension de 73 de leurs collègues ayant refusé de travailler durant les fériés du 24 juin et du 1 juillet. Ce refus répondait à une directive du Syndicat du transport de Montréal (employés des services d’entretien) d’employer un tel moyen de pression en réaction à la résolution du CTCUM de ne pas rouvrir la convention. La réouverture avait pour objet d’amender la clause salariale initialement négociée. Dans un contexte d’inflation galopante mondiale, les centrales avaient en mars 1974 recommandé à leurs affiliés « la réouverture de leurs conventions ou décrets en vue d’obtenir l’indexation de leurs salaires au coût de la vie et le rattrapage qu’ils jugeront approprié1 ».

Il ne s’agissait alors pas d’une recommandation dont l’écho ne portait que dans l’esprit des bureaucrates syndicaux. À l’époque, plusieurs milliers de travailleurs et travailleuses, dont les cols blancs et les pompiers de Montréal, les travailleurs d’United Aircraft ainsi que ceux de chez Christie, ont pris l’initiative de faire pression pour rouvrir leurs contrats afin d’indexer leurs salaires à l’inflation, qui atteignait 12 % en 1974. En tout, ce sont 500 000 travailleurs et travailleuses québécois qui demandaient alors une telle réouverture. Les centrales semblent donc davantage soutenir un mouvement porté par une base ouvrière solide. Notons, par ailleurs, que dès cette époque, la direction syndicale de la CSN privilégie le « dialogue social » plutôt que des moyens de pression démocratiquement exercés par la classe des travailleurs et des travailleuses. L’exécutif de la centrale proposait en effet une stratégie en trois points pour lutter contre la baisse du pouvoir d’achat :

1) engager la discussion avec le patronat au niveau des différents secteurs; 2) demander une rencontre générale, patronat, gouvernement, syndicats. La direction de la CSN citait en exemple les Accords de Grenelle en France en 1968; 3) entreprendre une campagne pour convaincre le gouvernement d’adopter une législation prévoyant partout une indexation au coût de la vie, tant pour les salariés que pour les pensionnés et assistés sociaux2

Le code du travail : un résultat de la lutte des classes

Un élément remarquable de ce conflit de travail est la confrontation frontale entre les employés de la CTCUM et le système légal québécois. À l’époque, les injonctions de retour au travail accordées par des juges sont devenues un véritable problème pour le mouvement ouvrier.3 Dès le premier jour de la grève, le 7 août, la société de transport montréalaise en obtient une pour forcer ses employés à retourner au travail.  La direction du syndicat réagit rapidement et courageusement : elle convoque une assemblée au cours de laquelle, contre l’avis du conseil syndical, elle propose aux membres présents de passer outre l’injection. Finalement, ceux-ci décident, à la majorité, de la défier. La direction du syndicat compte alors sur la « solidarité et l’action de masse » pour soutenir cette décision.  

Il s’ensuit, durant les 44 jours que dure la grève, un nombre record d’accusations d’outrage au tribunal : au total, 234 sont portées à l’encontre des « gars » de l’entretien. Le 20 août, le syndicat reçoit une amende de 50 000$ et des membres accusés d’outrages en reçoivent allant de 50$ à 750$.

L’extraordinaire de la situation ressort de la lecture des remarques que les législateurs et les exécutants bourgeois font tout au long de la grève.

L’administration de la ville est dépassée face à la multiplication des outrages. En septembre, le maire Drapeau et le directeur du CTCUM estiment inutile de faire voter une loi spéciale de retour au travail puisque les employés d’entretien ne respectent même pas les injonctions. Les deux hommes tentent en vain d’imposer une issue juridique au conflit.

Après deux semaines de grève, le gouvernement provincial désigne Lucien Saulnier comme enquêteur chargé de trouver une issue au conflit. Saulnier rédige un rapport dans lequel il conclut que les grévistes revendiquent « en équité, non en droit » une indexation des salaires sur l’inflation et que cette revendication est portée par un mouvement social que les gouvernements ne peuvent ignorer. Il recommande donc de satisfaire aux demandes des « gars de l’entretien ».

Le 16 septembre, les travailleurs accusés de récidive d’outrage se retrouvent devant le Juge en chef de la Cour supérieure, Deschênes. Deschênes prononce un verdict qui met en évidence l’élément social que relevait déjà le rapport Saulnier. Plus précisément, il note que les travailleurs font preuve d’« une unité et une solidarité nouvelles » et qu’ils « ont compris qu’ils pourraient enrayer le mécanisme judiciaire et rendre impossible le gouvernement politique »! Il ajoute les observations suivantes :

Le recours à l’outrage au tribunal consécutif à l’injonction, même s’il demeure adapté à la solution des conflits privés, ne répond plus, en thèse générale et sauf exceptions, aux impératifs de notre époque dans le domaine des conflits collectifs. On peut, on doit même regretter le temps où le respect de la loi imprégnait les moeurs et l’autorité des tribunaux recueillait l’assentiment populaire. Mais les regrets sont stériles.4

Il s’agit ici de toute une concession. Le juge en chef semble reconnaître que le droit du travail est le fruit de la lutte des classes et que, dans les circonstances présentes, le pouvoir des travailleurs le rend caduc.  

Même lorsqu’un projet de loi spéciale sera examiné par le gouvernement Bourassa en septembre, son cabinet s’efforcera de trouver une solution véritablement négociée au conflit. Il paraissait en effet risqué de forcer un retour au travail alors que les grévistes défiaient massivement les injonctions et que la loi spéciale aurait possiblement inclus d’autres conflits de travail contemporains menés en dehors du cadre légal. Le risque d’un débordement était, semble-t-il, trop élevé.

Pas moins capables que nos (grand-)parents

Le 18 septembre, les syndiqués remportent la victoire. Ils obtiennent l’indexation des salaires à l’inflation, l’annulation des 73 suspensions et le remboursement des salaires des employés suspendus. Quoique la grève ait coûté cher aux gars de l’entretien, plus de 1000$ pour certains, l’avocat de la CSN, Maître Clément Richard, a comparé le résultat du conflit à une reddition sans condition de la part de CTCUM. 

Durant la discussion du CFP, la question à mille piastres a vite surgi : comment les travailleurs et travailleuses d’alors pouvaient-ils atteindre un tel niveau de mobilisation alors que, de nos jours, la grève politique nous paraît un outil lointain vers lequel beaucoup de nos espoirs à long terme sont tendus?

Répondre que la mentalité était plus combative à l’époque a quelque chose de trivial. Évidemment, s’il y avait alors plus de luttes syndicales dures, la mentalité était plus combative. Mais pourquoi y avait-il plus de luttes dures? Une réponse satisfaisante nécessiterait un travail historique considérable. Cependant, on peut ici suggérer deux éléments.

Le livret indique que la direction du syndicat de l’entretien était composée de militants combatifs et expérimentés. Au tournant des années soixante, une série d’évènements politiques a poussé les militants et les militantes québécois à s’interroger sur les ressorts d’une action politique efficace et à tirer des conclusions appropriées. Plusieurs de ces militants ont par la suite investi les milieux syndicaux et les groupes de quartier, et les ont orientés vers une direction politique fructueuse. La revue Mobilisation, les nombreux comités de travailleurs et de travailleuses, tels que le FUT actif dans la prise de Sept-Îles, et la radicalisation des comités populaires de quartier en sont des témoignages. Notons que Jacques Beaudoin et Pierre Arnaud, le président du syndicat et l’agent syndical des gars de l’entretien, respectivement, avaient milité pour le Front d’action populaire, un mouvement municipal conçu pour les travailleurs et travailleuses et dont la devise était « les salariés au pouvoir ».

Le livret souligne également l’importance de la solidarité syndicale pour le succès de la grève des gars de l’entretien. Au total, plus de 60 syndicats, du privé comme du public, ont participé à la ligne de piquetage des travailleurs. En septembre, les chauffeurs de bus, qui n’étaient pas en grève, décident de ne plus franchir les lignes même sous escorte policière. Remarquons que la direction du syndicat des chauffeurs d’autobus a été, elle, hostile à la grève et a fait preuve   

Au regard de ces deux éléments, on peut faire l’hypothèse que la combativité des travailleurs de l’entretien a été en partie le résultat du travail sur plusieurs années de militants et de militantes ouvriers avancés. Ces derniers avaient acquis une expérience et des connaissances inestimables au cours des années soixante. Ils étaient convaincus de la nécessité d’une confrontation plus directe entre les travailleurs et les travailleuses et l’État, afin de faire avancer les revendications des premiers. Chacune de ces confrontations est une occasion pour les travailleurs et les travailleuses de prendre conscience que la game est arrangée. Le parlement peut toujours voter une loi pour contraindre ceux et celles qui travaillent à salaire à travailler de force. Les confrontations ont le potentiel de démultiplier les luttes syndicales basées sur le pouvoir ouvrier et menées en dehors du cadre légaliste. Ceci explique, en partie, la solidarité ouvrière à ce moment-là. L’instabilité des facteurs géopolitiques, économiques et environnementaux est sans doute au moins aussi grande aujourd’hui que dans les années 70.  De nos jours, il semble plutôt nous manquer des facteurs subjectifs de mobilisation, c’est-à-dire, des méthodes d’organisation vraiment collectives. Ces méthodes doivent recentrer l’activité politique sur l’activité sociale principale de nos vies : le travail. Il faut délaisser l’activisme de fins de semaine. C’est le travail difficile que notre organisation s’est donnée. Nous pouvons le faire. On n’est pas moins capables que nos (grand-)parents!

  1. Normand Guèvremont, Ouvrons nos contrats, résistons aux injonctions: La grève des travailleurs du transport de Montréal (été 1974) (Montréal: Presses Socialistes Internationales, 1975), 11. ↩︎
  2. Ibid., 37. ↩︎
  3. Ibid., 8. ↩︎
  4. Ibid., 78. ↩︎