Alliance Ouvrière débat Québec Solidaire et le Parti Communiste Révolutionnaire à propos de la classe ouvrière et de sa place aux élections d’octobre.

Le 27 septembre dernier, Alliance Ouvrière participait à un évènement de la Foire du livre révolutionnaire de 2026 coorganisée par M Éditeur, Archives Révolutionnaires et le Parti Communiste Révolutionnaires (PCR). Le secrétaire aux communications du chapitre montréalais y débattait de la classe ouvrière et des élections avec un représentant du PCR et de Québec Solidaire (QS). Voici un compte rendu approximatif de ses réponses aux quatre questions posées par l’animatrice.


ANIMATRICE: Dans huit jours, les Québécois·es seront appelé·es aux urnes. À ce stade, il est donc possible de faire quelques constats sur la campagne.

Qu’en est-il de la classe ouvrière ? Dans quelle mesure ses intérêts, ses revendications et ses luttes ont-ils été portés dans le débat politique ? 

Quelle place pour la classe ouvrière dans cette élection ?

SECRÉTAIRE: On croit que la classe ouvrière est absente des élections.

C’est une réponse que bien d’autres organisations de gauche pourraient faire. Ce qui distingue AO, c’est nos raisons de donner cette réponse. Si on regarde la plateforme de QS (le seul parti à gauche), au travers des offres de subventions des PMEs, on y trouve des propositions qui sont bonnes pour les travailleurs et les travailleuses (par exemple, sur le logement). Par contre, on pense que QS comme trop d’autres organisations de gauche, prend les choses à l’envers quand vient le temps de rallier la classe ouvrière dans un mouvement progressiste.

En général, à gauche, on commence par s’asseoir ensemble, entre militants (souvent des universitaires, des étudiants et des gens du communautaire), pour faire un programme global, pis on pense rallier la classe ouvrière par la pure force de nos idées, en les diffusant à travers les canaux de communication ordinaires. 

Chez AO, on veut plutôt commencer par rallier la classe ouvrière, puis, si les travailleurs et travailleuses trouvent que c’est utile, éventuellement soutenir un programme global de gauche porté par un parti quelconque. En bref, on privilégie l’organisation, tandis que les autres privilégient la communication ou la diffusion d’idées.

Notre idée peut sembler paradoxale, mais quand on l’élabore, ça prend du sens. La prise de conscience par les travailleurs et les travailleuses qu’ils ont des intérêts communs fondamentalement antagoniques à ceux des boss, c’est le résultat d’un processus. Il faut y travailler progressivement et méthodiquement. Autrement dit, la conscience qu’on est une classe de la société solidaire par ses intérêts et capable de les faire valoir collectivement, ça doit être développé chez les gens.

Le monde en général est conditionné à trouver des solutions individuelles à des problèmes collectifs. Par exemple, pour la précarité, on trouve une job au noir. On compétitionne souvent contre d’autres travailleurs pour tirer la couverte de son bord. Ce qu’il faut faire pour renverser ça, c’est développer les germes de comportements et de modes de solutions progressistes et collectifs chez les travailleurs et les travailleuses. Pas les développer idéologiquement par des cercles de lecture ou des conférences sur Lénine, mais les développer par la lutte.

Idéologiquement, les travailleurs pis les travailleuses comprennent que le jeu est biaisé contre eux. Ils ont souvent des idées ben rad et progressistes sur des enjeux comme le droit de gestion. Si vous allez en voir qui ont fait des grèves un peu rough, comme à Metro, ils vont même vous dire que l’État est du bord des boss. 

Souvent, par contre, les travailleurs et les travailleuses sont cyniques. Ils ne croient pas en leur capacité à changer les choses. Nous, on veut montrer que les problèmes individuels ont une solution collective pis, surtout, qu’on a le pouvoir de les régler.  Il faut donc nous donner confiance en notre pouvoir : le pouvoir ouvrier, celui de notre nombre et de notre rôle essentiel au fonctionnement de la société, en menant des luttes qui connaissent du succès. 

Il faut régler des petits enjeux de shops en reposant sur ce pouvoir, pis tranquillement régler les plus gros problèmes, pis arriver à faire valoir nos intérêts collectivement grâce à notre pouvoir.

En résumé, en termes marxistes, la conscience de classe est le résultat de la lutte des classes et la lutte des classes n’est pas d’abord une affaire idéologique.

J’ajoute qu’une autre raison de commencer par l’organisation, c’est que les canaux de communication jouent en notre défaveur. Les médias sociaux sont des chambres d’écho : on parle à des gens de gauche déjà convaincus qui vont se répartir différemment entre AO, le PCR et QS (good job esti). Sinon, on a des monopoles médiatiques qui poussent les opinions de boss réac pis bougent la fenêtre d’Overton dans leur sens. 

ANIMATRICE: Même si le résultat du scrutin demeure incertain, certaines tendances se dégagent déjà. La situation de Québec solidaire (QS) est particulièrement révélatrice : après avoir obtenu 16 % des suffrages en 2018, le parti se retrouve aujourd’hui autour de 10 % dans les sondages. À gauche, les interprétations divergent. Certain·es voient dans cette dynamique le signe d’une droitisation de la classe ouvrière ; d’autres mettent plutôt en cause le recentrement de QS au cours des dernières années.

Comment expliquez-vous cette évolution ? Que nous dit-elle, plus largement, de l’ancrage de la gauche au sein de la classe ouvrière québécoise ?

La classe ouvrière s’est-elle déplacée à droite ?

SECRÉTAIRE: L’idée d’une droitisation de la classe ouvrière part d’une mécompréhension. 

Non, les travailleurs et les travailleuses ne sont pas plus à droite parce que les intentions de vote sont majoritairement acquises aux 4 partis de droite.

D’abord, attendons de voir le taux d’abstention.

Ensuite, c’est mal comprendre le rôle des élections dans notre société de penser que donner son vote à un parti de droite, ça veut dire adhérer au programme. Dans les circonstances actuelles, les gens votent dans l’espoir de mettre quelques piastres de plus dans leur portefeuille. Ils ont une attitude utilitariste quand ils votent. Le monde ne se sent pas représenté par les partis.

Deux exemples. Mon père, ouvrier retraité, vote pour la CAQ. Il n’a pas de REER. Il a une pension de marde. Promettre 2000$ aux ainés, ça veut dire se payer un loyer pis des pneus d’hiver pour lui. Mon chum vote pour le Parti conservateur du Québec parce qu’ils promettent des baisses d’impôts. Il me dit : trop d’impôt sur mon salaire, anyway tous les impôts servent à aider les riches comme dans Northvolt… il va me convaincre de voter pour le PCQ l’osti. 

Pour changer la donne, ça prend des organisations de rupture en contact avec le monde. On voit la raison de constituer un mouvement de masse ouvrier progressiste avant de proposer un programme. 

Les slogans progressistes ne pognent pas, ni le modèle d’inspiration keynésienne de QS qui veut augmenter les revenus de l’État pour investir davantage.  Ça n’a pas de sens de parler de « lutte contre l’austérité » aux travailleurs pis aux travailleuses. On veut vraiment investir plus d’argent dans le système tel qu’il est en ce moment? On veut mettre 200 000 000 de plus dans Santé Québec? Dans Northvolt? 

On voit ici qu’il y a un problème d’ancrage de la gauche chez les travailleuses pis les travailleurs. De la même façon, le marteau et la faucille, ça n’a pas de sens évocateur pour la majorité d’entre eux. C’est au mieux indifférent, au pire un repoussoir. Ça plaît à une minorité, les DnD rouges. On doit faire venir les gens au socialisme progressivement. Éventuellement, en lisant l’histoire, on finit par apprécier les contributions passées.

Quand on jase avec les travailleuses pis les travailleurs, on a donc une évaluation plus sereine des besoins pour construire une gauche offensive à partir des idées et comportements progressistes et collectifs existants. On n’est plus réduit à juste défendre des acquis ou à proposer des solutions temporaires à des problèmes récurrents et systémiques. 

Le « mais » qu’il faut ajouter, c’est que c’est évident que le pôle impérialiste organisé autour des States est en crise et que, en ce moment, il y a une recherche d’apaisement des conflits internes à nos sociétés qui se fixe sur des solutions réactionnaires. On voit une alliance de plus en plus étroite entre une section de la bourgeoisie occidentale réactionnaire pis nos États pour essayer de régler les problèmes d’endettement, de perte d’influence mondiale et de stagnation. La crise a des effets concrets sur nos vies, et la seule alternative qui a voix au chapitre, la seule autorisée à désigner des ennemis, ce sont les intellos de la solution réactionnaire. Ces intellos-là veulent à tout prix bypass la question d’une division de classe pis faire l’unité sur l’appartenance ethnique ou nationale. C’est une unité qui va juste servir les riches au final, mais les Occidentaux sont conditionnés à penser qu’on peut en avoir plus seulement en prenant à ceux et celles d’en dessous. Ainsi, les travailleurs et les travailleuses blancs du Québec peuvent être convaincus par cela.

Comprenons bien que les appareils de communication diffusant les voix des intellos de droite ne peuvent pas être combattus par la propagande de gauche. C’est utile mais complètement insuffisant. Il faut agir là où la droite n’agit pas. Organiser collectivement les lieux de travail.

ANIMATRICE: Les organisations révolutionnaires n’entretiennent pas toutes le même rapport aux élections. Parmi les trois groupes présents à cette table, deux ne présentent pas de candidat·es. Cette divergence s’inscrit dans un débat stratégique plus large sur les formes que peut prendre la lutte politique.

Dans quelle mesure les élections peuvent-elles faire partie d’une stratégie révolutionnaire ? À quelles conditions la participation électorale favorise-t-elle le développement des luttes de la classe ouvrière ?

Quelle place pour les élections dans une stratégie révolutionnaire ?

SECRÉTAIRE: Dans les circonstances actuelles, AO ne tient pas du tout compte des élections dans sa stratégie. 

Pour dire, on a eu des discussions à ce sujet. On s’est demandé si ça valait la peine de faire un statement. On n’a rien fait parce que notre travail, en ce moment, consiste à constituer et à consolider des comités de travail et à mener des luttes et des campagnes sur les lieux de travail.

Récemment, ce qui nous occupait, c’était la grève à Metro, les négos des cols bleus, l’état du Cégep Saint-Laurent, le climat de travail toxique à l’hôpital Sainte-Justine, le prochain front commun, etc. Ça n’aurait aucune vertu d’aller voir les travailleurs et les travailleuses pis de les agiter sur l’inutilité des élections. 

En ce moment, on veut montrer, sur les différents lieux de travail, que le pouvoir ouvrier constitue un levier puissant pour résoudre des problèmes. On veut montrer que notre force, ce n’est pas d’interpréter le code du travail en notre faveur. Notre force, c’est ce qui a imposé un code du travail qui reconnaît des syndicats et des droits aux travailleuses et aux travailleurs. 

Notre travail est à cent mille lieues de la moblisation pis de l’agitation sur la question des élections. On veut créer des organes qui nous permettent, à nous, les travailleuses pis les travailleurs, d’exercer notre pouvoir démocratique pis notre liberté au day-to-day, des organes qui nous donnent du pouvoir au quotidien pis nous épanouissent vraiment. 

Évidemment, on reconnaît une énorme valeur aux acquis démocratiques : au droit de vote du peuple (femmes, pauvres et minorités), à la liberté d’expression. C’est des choses pour lesquelles des générations de travailleuses et des travailleurs se sont battus. Mais dans les circonstances présentes, face à l’accaparement de l’État par la bourgeoisie, en l’absence d’un mouvement de masse ouvrier progressiste, ces acquis-là sont extrêmement insuffisants. 

Éventuellement, il y aura peut-être un mouvement de masse assez puissant pour faire élire des candidats qui portent ses revendications et ses intérêts. En attendant, on s’organise!

ANIMATRICE: En mars 2025, Ruba Ghazal déclarait vouloir recentrer les priorités de QS sur la défense des intérêts des travailleurs et des travailleuses. Une partie de la gauche révolutionnaire défend pour sa part depuis longtemps la nécessité d’un parti de la classe ouvrière.

À quoi devrait ressembler ce parti ? Autour de quel programme faudrait-il le construire ?

De quelle organisation politique la classe ouvrière a-t-elle besoin ?

SECRÉTAIRE: Évidemment, je l’ai répété à outrance : on a besoin d’une organisation de masse ouvrière progressiste.Toute l’action d’AO est dirigée à construire ça. Ça fait 40 ans que personne ne le fait. Ça fait 40 ans que la gauche dépérit. 

Il y a des problèmes objectifs à ça, mais un problème subjectif, c’est l’intellectualisation de la gauche. 

On a besoin d’unifier les travailleuses et les travailleurs dans l’action : créer des institutions démocratiques sur les lieux de travail; mener des luttes gagnantes; comprendre le rôle de l’État en le combattant par des actions et des grèves. 

Maintenant, à peu près tout le monde à AO est d’accord. AO est une organisation nécessaire. Mais AO est une organisation insuffisante pour mener la révolution et mener un combat progressiste méthodique et systématique. Il y a des gaps qui nous échappent. 

Il faut aussi organiser les gens dans leurs quartiers. Les logements sont trop chers, l’itinérance a explosé, l’épicerie n’est pas achetable, la situation des travailleurs sans papiers devient de plus en plus précaire, on va se mettre à chasser des gens ici aussi, etc. Il faut des organisations de quartier. Il faut aussi des organisations et du monde chez les Premières Nations et les Inuits. Tant que leur dépossession dure, le mouvement progressiste au Canada n’aura pas assez avancé. 

Ultimement, on aimerait que toutes ces organisations puissent mener à l’élaboration d’un programme global et cohérent, fondé sur l’expérience et l’état de compréhension des masses, et porté par un éventuel parti ouvertement socialiste. Ce serait aussi envisageable que ce parti-là, après possiblement un long travail d’élaboration d’un programme, présente des candidats. On verra ce que les masses veulent!