Contribution spéciale d’Alexis Lafleur-Paiement du collectif Archives Révolutionnaires

Introduction
À l’automne 1973, le premier choc pétrolier ébranle l’économie mondiale, marquant la fin des Trente glorieuses. Il s’ensuit une stagnation de la croissance économique et une inflation des prix, un phénomène appelé « stagflation ». Dans ce contexte, le gouvernement de Pierre Elliott Trudeau choisit de faire reposer le poids de la crise sur les épaules des travailleurs et travailleuses. Avec la loi C-73, le gouvernement canadien plafonne les augmentations de salaire autorisées dans plusieurs secteurs, notamment la fonction publique, les grandes entreprises et la construction. Si le patronat se montre satisfait des mesures proposées, les syndicats et les organisations de gauche dénoncent vertement la nouvelle politique. En réponse, ils organisent la plus grande grève politique de l’histoire du Canada.
Une attaque inédite contre les travailleurs et les travailleuses
Au tournant des années 1960-1970, les gouvernements et les employeurs font face à un mouvement ouvrier de plus en plus revendicatif. D’un côté, le Congrès du travail du Canada (CTC) mène la lutte pour syndiquer l’ensemble des fonctionnaires et pour garantir leur droit de grève. D’un autre côté, les syndicats québécois se rapprochent de l’idéologie socialiste et créent un premier front commun au printemps 1972, qui débouche sur d’importants gains. Les syndicats cherchent à garantir des conditions favorables aux employés et employées de la fonction publique, en espérant que cela force un rehaussement des conditions pour l’ensemble des travailleurs, y compris dans le secteur privé.
En conséquence, l’État et les entrepreneurs affrontent le même adversaire, à savoir le mouvement ouvrier organisé. La crise du début des années 1970 est l’occasion d’imposer une politique de contrôle des salaires qui doit limiter les possibilités d’action syndicale.
C’est à l’automne 1975 que le gouvernement Trudeau adopte la Loi anti-inflation (C-73) qui prévoit un strict contrôle des augmentations de salaire dans plusieurs secteurs névralgiques. Pour les fonctionnaires, les employés et employées des grandes entreprises et les ouvriers de la construction, les augmentations sont limitées à 10 % pour 1976, 8 % pour 1977 et 6 % pour 1978. Ces taux sont inférieurs à l’inflation et annoncent une perte de pouvoir d’achat pour les travailleurs et les travailleuses.
Une telle intervention de l’État dans l’économie est inédite depuis la Seconde Guerre mondiale, d’autant qu’elle s’ingère dans la négociation des contrats de travail du secteur privé, à l’encontre des principes du libéralisme économique. En fait, cette politique annonce le néolibéralisme qui s’imposera durant la décennie suivante et dont l’une des caractéristiques est précisément l’intervention de l’État pour contrer les syndicats. Toutefois, c’est sans compter sur l’aplomb du mouvement ouvrier qui multiplie les actions de protestation contre la loi C-73.
Une réplique massive et audacieuse
Dès le début de l’année 1976, plusieurs groupes de travailleurs et travailleuses s’opposent à la nouvelle législation, notamment dans les secteurs où les salaires sont faibles, comme dans la transformation alimentaire ou le textile. Rapidement, l’idée d’une lutte globale contre la loi C-73 émerge au sein de syndicats locaux et de groupes militants. Comme la loi touche de larges secteurs ouvriers, on envisage de lancer une grève générale pour la contester. Toutefois, les directions syndicales sont réticentes, puisqu’une telle action serait illégale. Au Canada, la grève est seulement permise lors de la renégociation des contrats de travail.
Malgré tout, la colère grandissante et la détermination des travailleurs et des travailleuses convainquent les grandes centrales à lancer un appel à la grève générale. L’objectif est de bloquer le pays pour forcer le gouvernement à retirer sa politique de contrôle des salaires.
Le CTC prend la direction du mouvement et déclenche une grève nationale le 14 octobre 1976. Son appel est largement suivi et plus de 1,3 million de travailleurs et de travailleuses débrayent pour la journée. Cette action est inédite pour plusieurs raisons.
D’abord, elle mobilise des travailleurs et travailleuses d’un océan à l’autre, dans les grandes villes comme les régions éloignées, dans la fonction publique comme le secteur privé. Ensuite, elle implique le plus grand nombre de travailleurs et de travailleuses simultanément en grève dans l’histoire du Canada. Enfin, elle se produit hors du cadre prévu par la loi, avec un objectif politique clair : obliger le gouvernement Trudeau à retirer sa législation « anti-inflation ».
Au Québec, le tiers des employés et employées syndiqués participent à la grève, soit plus de 230 000 personnes. Bien que le débrayage ne dure qu’une journée et qu’il n’entraîne pas l’abrogation de la loi C-73, il produit un effet déterminant. Le gouvernement Trudeau ne reconduit pas ses mesures de contrôle des salaires après 1978 et aucun autre gouvernement n’ose rétablir de telles dispositions par la suite.
Conclusion
Cinquante ans après les faits, quelles leçons tirer de cette grève aussi surprenante que méconnue ?
On constate d’abord que l’État n’est pas neutre dans sa gestion des relations de travail et que son action est d’autant plus contraignante qu’il est à la fois le plus grand employeur au pays et l’unique législateur. Toutefois, on remarque aussi que l’action concertée des travailleurs et des travailleuses permet de rétablir un certain rapport de force pour faire valoir les droits du plus grand nombre, y compris en dehors des périodes électorales et des moments de négociation des contrats de travail. Alors que le gouvernement de Mark Carney multiplie les politiques anti-écologiques, militaristes et hostiles aux syndicats, il est peut-être temps pour le mouvement ouvrier de renouer avec la pratique de la grève politique, un mode d’action légitime qui a prouvé son efficacité par le passé.
