L’intimidation sur les chantiers : pouvoir se faire respecter.

La Commission de la Construction du Québec mène depuis quelques semaines une campagne contre l’intimidation et le harcèlement sur les chantiers. Le quotidien des travailleurs et des travailleuses met vite en évidence les limites de cette initiative: leur état de précarité et leur dépendance à l’égard de l’employeur rendent risqué d’exiger le respect qui nous serait dû. Les limites auxquelles se heurte la campagne sont celles du pouvoir: qui a le pouvoir de se faire respecter sur le chantier?

Collant élaboré pour dénoncer le projet de loi 27, qui rendrait facultative la présence de représentants en santé et sécurité sur les chantiers de moins de 10 personnes

Les lois et les règlements c’est bien beau, c’est cute là, mais si t’es trop stiff, c’est plate mais le sort qui va t’être réservé, c’est que tu seras pu RSS.

Une inspectrice de la CNESST

Une campagne formelle

Depuis quelques semaines, la Commission de la Construction du Québec diffuse une campagne contre l’intimidation et le harcèlement sur les chantiers. On nous dit que les comportements toxiques n’ont plus leur place dans l’industrie. On nous invite à dénoncer. On nous parle de respect.

J’ai une histoire à raconter qui montre bien l’hypocrisie derrière la campagne de la CCQ. Pendant huit mois, j’ai pratiqué le métier de représentant en santé et sécurité (RSS) sur un chantier de construction en région. Ma job, en gros, c’était d’identifier les risques, d’écouter les travailleurs et travailleuses et d’émettre des recommandations quand la sécurité était compromise.

Être RSS: confronter la réalité sur le terrain

Pendant ma formation syndicale, on m’a encouragé à faire valoir l’importance de la parité au comité de chantier. La loi sur la santé et la sécurité du travail prescrit que cette réunion bimensuelle doit compter autant de travailleurs et travailleuses que de chefs. Il ne faut pas que ce soit une autre réunion de boss. La compagnie prétextait que les gars ne voulaient pas participer… J’ai beaucoup insisté pour qu’ils assument leurs responsabilités : c’est au maître d’œuvre de s’assurer que la composition du comité de chantier est conforme en tout temps. J’ai bien pris soin de leur rappeler les procédures prévues et les modalités. J’ai expliqué que ce sont les travailleurs et les travailleuses qui vivent les risques et que ce sont elles et eux qui sont les mieux placés pour proposer des solutions. J’ai dérangé la hiérarchie. J’essayais de mettre de la démocratie dans le capitalisme. J’ai continué à confronter la direction et l’équipe de gestion là-dessus pendant huit mois.

J’ai vu comment il marche, le système. Je pensais que j’étais protégé, mais j’ai reconnu ma réalité, la réalité du monde en bas de l’échelle. Comme l’inspectrice de la CNESST m’a dit quand je commençais à apprendre le métier: ‘’Les lois et les règlements c’est bien beau, c’est cute là, mais si t’es trop stiff, c’est plate mais le sort qui va t’être réservé, c’est que tu seras pu RSS’’

Au cours de mon mandat, j’ai été la cible de comportements intimidants, de menaces, de harcèlement sexuel et de refus explicites de collaboration de la part de contremaîtres. Des rencontres ont eu lieu. Des engagements de respect et de collaboration ont été pris. Puis les refus ont recommencé. Pendant ce temps-là, des travailleurs sont devenus plus hésitants à me parler. Certains évitaient les échanges. D’autres préféraient garder leurs préoccupations pour eux. Quand les travailleurs pensent qu’une plainte peut leur coûter leur place sur un chantier, le silence devient souvent une stratégie de survie.

Qui peut se faire respecter? Pouvoir et système

Quand les risques proviennent de décisions de gestion, ou quand les problèmes concernent des contremaîtres ou des personnes en position d’autorité, dénoncer devient beaucoup plus compliqué. C’est ça, le vrai problème.

L’industrie de la construction fonctionne encore largement sur un régime de précarité et de dépendance. On sait qu’on peut être remplacé du jour au lendemain. On sait qu’une réputation de « fouteux de marde » peut circuler. On sait qu’il n’y a pas de sécurité d’emploi et qu’on est mieux de ne pas déranger les mauvaises personnes. Dans ce contexte, les campagnes de sensibilisation ont leurs limites. On peut afficher tous les slogans qu’on veut sur les clôtures de chantier. On peut produire des vidéos et des affiches. Mais tant que les travailleurs et les travailleuses n’auront pas le pouvoir réel de dénoncer sans craindre des représailles économiques, l’intimidation va continuer d’exister.

Comme RSS, j’étais censé être l’une des personnes les mieux protégées du chantier. Pourtant, après avoir insisté sur mes droits et mon rôle, et avoir activé les mécanismes de prévention, mon mandat a pris fin. Je me suis retrouvé isolé, incapable d’exercer mes fonctions normalement et émotionnellement épuisé.

Je ne raconte pas cette histoire-là juste pour parler de moi. Je la raconte parce qu’elle révèle une contradiction fondamentale. On nous dit de dénoncer les comportements abusifs. Mais ceux qui dénoncent se retrouvent souvent isolés. On nous parle de respect. Mais les structures qui permettent aux gens de faire respecter leurs droits sont fragiles. On nous parle de prévention. Mais lorsqu’un représentant en prévention devient trop dérangeant, il découvre rapidement les limites du système.

Pour nous, au Caucus autonome de la construction du Québec, la question, ce n’est pas seulement celle du respect individuel. La question est celle du pouvoir. Qui contrôle le chantier? Qui décide? Qui peut parler sans crainte? Qui peut dénoncer sans risquer son gagne-pain? Tant que les travailleurs et les travailleuses ne disposeront pas d’organisations combatives, démocratiques et indépendantes capables de les défendre collectivement, les campagnes de sensibilisation ne traiteront que les symptômes.

Le problème, ce n’est pas seulement l’intimidation. Le problème, c’est le système qui permet encore à l’intimidation de fonctionner. C’est pour ça qu’avec Alliance Ouvrière, on tient à dénoncer l’hypocrisie de la campagne de la CCQ sur l’intimidation. On le répète encore une fois, la CCQ doit arrêter de faire n’importe quoi avec nos cotisations.