
Seulement nos vies ne valent pas grand chose. Tout le reste coûte de plus en plus cher. Le prix de l’essence, le loyer des chambres, le thali au dhaba, même le thé : tout a augmenté, sauf nos salaires.
Un ouvrier de Noida tel que rapporté par Frontline , 25 avril 2026
Des centaines de milliers de travailleurs et de travailleuses en grève dans plusieurs dizaines d’entreprises, des images percutantes de casques jaunes de construction repoussant les matraques de police, et un silence médiatique total à l’international.
Depuis plusieurs mois, en Inde, la classe ouvrière industrielle nous offre une remarquable démonstration de force. Le bal fut lancé le 14 janvier dernier par les travailleurs de la construction, des aciéries et de la pétrochimie. Rapidement, le mouvement s’est étendu aux secteurs du textile, de l’électronique, de l’industrie chimique et de l’automobile. Les livreurs de plateformes ont, à leur tour, rejoint ce vaste mouvement initié par la classe ouvrière industrielle indienne.
Moins massive en nombre que l’immense journée de grève annuelle décrétée par les syndicats nationaux – plus de 300 millions de participants selon certaines estimations –, la série de grèves sauvages a manifesté un pouvoir disruptif indéniable. En avril, dans la ville industrielle de Noida, les travailleurs et travailleuses en grève ont pris le contrôle des routes pendant quatre jours. Des milliers de manifestants y ont été arrêtés et plusieurs leaders syndicaux mis en résidence surveillée. La flamme de la lutte ouvrière gagnait un nouveau foyer avec la grève de Noida, après Manesar, Salem, Vadodara…
Ces grèves méritent toute l’attention des organisateurs et organisatrices syndicaux d’ici, puisqu’elles impliquent une main-d’œuvre largement contractuelle, qui représente désormais plus de 40 % de la population industrielle et ne bénéficie souvent ni des protections syndicales ni des protections légales du personnel permanent. Cette mobilisation déploie par ailleurs une énergie admirable pour obtenir, par la grève, des droits et de meilleures conditions, alors que les nouveaux codes du travail indiens précarisent davantage ces derniers au profit de leurs employeurs.
La précarité au cœur de la colère sociale
Cette vague de contestation de la classe ouvrière industrielle indienne a commencé, en effet, comme une réaction de défense contre les piètres conditions de travail et face à la forte hausse des prix de l’essence. Ces ouvriers indiens, qui cuisinent généralement au gaz, en sont lourdement affectés: dans certains cas, le prix a été multiplié par huit.
À titre d’exemple, à Noida, dans la région de la capitale nationale indienne, le salaire mensuel d’un ouvrier non qualifié en usine était de 12 000 roupies indiennes pour une semaine de travail de 7 jours de 12 heures. Le même emploi rapporte 3 000 roupies de plus dans l’État voisin. Il faut savoir que le prix plancher du loyer à Noida oscille autour de 5 000 roupies, alors qu’un ouvrier ne retient plus que 9 000 roupies de son salaire après les cotisations1.
Fait notable, ce mouvement surmonte les différences religieuses, alors qu’on voit des ouvriers hindous et musulmans combattre ensemble les patrons et la police du gouvernement fascisant de l’ultra-nationaliste hindou, Narendra Modi. Le même gouvernement s’est d’ailleurs empressé de blâmer l’élément étranger et musulman pour le récent chaos2.
La classe ouvrière industrielle indienne commence déjà à arracher certains gains. Plusieurs patrons ont accordé des augmentations du salaire minimum, notamment de 35 % dans l’État de Haryana et de 21% dans l’État d’Uttar Pradesh, en espérant calmer la situation, avec plus ou moins de succès. Notons que ces salaires demeurent nettement inférieurs au seuil de subsistance.
Une mobilisation ouvrière aux répercussions mondiales
Par-delà cette démonstration inspirante de résistance à la vie chère et aux conditions de travail insupportables, ces luttes offrent aussi un enseignement sur les effets concrets de l’impérialisme dans la vie des travailleurs d’ici et d’ailleurs.
Nous y détectons en effet le produit de deux tendances œuvrant à la réorganisation de l’économie mondiale.
Tout d’abord, évidemment, la guerre impérialiste en Iran est responsable de l’explosion des prix du carburant et de l’inflation des produits de première nécessité. Depuis deux mois, la situation pèse lourdement sur les travailleurs et travailleuses d’Asie du Sud et, depuis peu, sur ceux et celles d’Europe. Le travailleur nord-américain n’est pas différent. Il est le prochain.
Ensuite, l’Inde a connu une forte expansion de son secteur manufacturier au cours des dernières années. En effet, depuis la vague de grèves de 2008-2015 puis celle de 2022-2023 en Chine, les manufacturiers d’électronique occidentaux se tournent vers l’Inde pour déprécier les salaires. Les gouvernements américains et indiens, toujours contents de saper l’économie de leur rival chinois, ont facilité le processus. On voit d’ailleurs toute l’hypocrisie du populisme de droite trumpiste, qui, en parlant de réindustrialisation locale, ne fait que délocaliser davantage.
L’Inde ouvrière refuse le nivellement par le bas des salaires et des conditions de travail à l’échelle mondiale. Quand la classe ouvrière indienne empêche ses capitalistes de respirer librement, elle prive les nôtres d’une nouvelle réserve d’oxygène. Les mains des travailleurs et des travailleuses du monde entier sont utiles pour étrangler notre bête vorace de profits.
- T.K. Rajalakshmi, « What Noida’s Worker Strikes Tell Us About the Labour Codes’ Broken Promise » Frontline, 25 avril 2026. ↩︎
- Ibid. ↩︎